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Dans les villes grises / In the grey cities - Page 6

  • Rue de Maréville

    FRANÇAIS

    J'ai réalisé quelque chose cette semaine : le rêve est plus réel que la veille. La vie diurne, la vie quotidienne, la vie réputée réelle, est qui objectivement est évidemment réelle, ne paraît pourtant pas réelle ; elle a l'air d'un rêve cotonneux, répétitif, grisâtre, où rien n'a vraiment d'importance ou de poids, tant nous sommes pris dans des habitudes, des automatismes, des situations stéréotypées qui ne demandent aucune attention véritable ; dans une pauvreté d'existence ; et nous nous perdons dans des rêveries, des fantasmes, des projets, des fictions, du matin au soir, pour échapper à cela.

    À l'inverse, dans les rêves, on ne rêvasse pas : on est bien là, on est attentif, on expérimente le monde dans toute sa réalité, toute son intensité. Les décors, les objets, les gens, les situations. On vit l'instant en pleine conscience.

    Cela m'a fait penser à cette expérience récente alors que j'étais en voiture avec France vers ce bar où avait lieu une soirée. Nous étions passés, juste après la tombée de la nuit, dans cette longue rue de Maréville, discrète, paisible, qui va de Laxou à Nancy, et où l'on ne s'arrête pas si l'on a rien à y faire ; un pur lieu de passage auquel on ne prête habituellement pas attention. Elle était peu éclairée et j'avais eu l'impression d'être entré dans une zone étrange, délabrée, désertée, anarchique, une bulle de calme entourée de larges boulevards et de voies rapides.

    Les maisons de ville aux crépis sales, noircis par le temps et la fumée, ou aux couleurs brunâtres, terreuses, m'avaient rappelé la campagne et évoqué, comme toujours, les photos sépia, le passé, la terre meuble d'une tombe. Ces maisons étaient parfois à moitié cachées au fond de petits jardins, ou derrière des murets de béton comme chez mes grands-parents quand j'étais enfant.

    Des parkings sauvages et des terrains vagues, herbeux, abandonnés, entre des maisons de ville – un gâchis d'espace proprement miraculeux à notre époque d'optimisation forcenée.

    Même les résidences neuves, modernes, au sens hideux du terme, avaient quelque chose de confortable, bordélique, accueillant, comme le reste de la rue. Les balcons étaient encombrés de plantes vertes, de parasols, de mobilier de jardins, j'avais eu l'impression de retrouver le bric à brac de mon enfance, chez mes parents ou ma grand-mère maternelle.

    La dernière chose qui m'avait marqué était ce vieil homme assis en train de lire, parfaitement visible à travers une baie vitrée, à un quelconque étage d'un immeuble moderne – peut-être un EHPAD, d'ailleurs. Le contraste entre l'obscurité presque totale de la rue où nous passions en voiture et la chaleur, la lumière, la paix qui régnait derrière cette vitre, m'avait saisi.

    Il faudrait réussir à reproduire à volonté cette expérience mentale d'attention aiguë, de sensibilité exacerbée à l'environnement, cette impression de réel.

    ENGLISH

    I realised something this week: dream is more real than being awake. Day‑time life, everyday life – the life we agree is "real" and which, objectively, obviously is real – doesn’t feel real; it resembles a fuzzy, repetitive, greyish dream in which nothing truly matters or carries weight, because we’re trapped in habits, automatisms, stereotyped situations that demand no genuine attention, trapped in the poverty of mere existence. From morning till night we lose ourselves in daydreams, fantasies, plans, fictions, just to escape it.

    By contrast, in dreams we don’t drift – we are fully present, alert, experiencing the world in all its reality and intensity: the settings, the objects, the people, the situations. We live the moment in complete awareness.

    It reminded me of a recent moment when I was in the car with France heading to a bar for an evening out. Just after nightfall we drove down that long Rue de Maréville – quiet, discreet, running from Laxou to Nancy – where you never stop unless you have business there, a pure passageway that usually draws no notice. Dimly lit, it felt as though I had entered a strange, dilapidated, deserted, anarchic zone, a bubble of calm surrounded by wide boulevards and expressways.

    The townhouses, their stucco façades grimy, blackened by time and smoke, or painted in brownish, earthy tones, reminded me of the countryside and evoked, as always, sepia photographs, the past, the loose soil of a grave. Some houses were half‑hidden at the back of small gardens or behind concrete walls like the ones at my grandparents’ when I was a child.

    There were informal parking lots and grassy, abandoned vacant lots between the houses – a positively miraculous waste of space in our age of relentless optimisation.

    Even the new, "modern" apartment blocks – in the ugliest sense of the word – had something comfortable, messy, welcoming about them, like the rest of the street. Balconies were heaped with green plants, parasols, garden furniture; I felt I had recovered the jumble of my childhood, at my parents’ place or my maternal grandmother’s.

    The last thing that struck me was an old man sitting and reading, perfectly visible through a picture window on one of the upper floors of a modern building – perhaps a care home. The contrast between the almost total darkness of the street we were driving along and the warmth, the light, the peace that reigned behind that pane shook me.

    If only one could summon at will that mental state of keen attention, of heightened sensitivity to one’s surroundings, that impression of the real.

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  • Hall

    FRANÇAIS

    Je me fais menacer ou harceler par je ne sais qui, à la fac ou dans ma cité U. Quoi qu'il en soit, c'est un immense bâtiment avec un très large hall, qui fait penser à un hall d'hôtel. Il y a beaucoup de monde. Il fait sombre, tout semble gris, poussiéreux, vieux. J'envisage d'aller demander de l'aide à l'appariteur. Je m'approche de sa loge, qui est en fait un comptoir, comme un comptoir d'hôtel, dans le hall de l'immeuble. Un vieux comptoir en bois, assez vieillot, décrépi, même. Il donne, à l'arrière, sur ce qui semble être un bar ou un restaurant, un lieu convivial en tous cas. J'entends parler ou peut-être lis quelque chose au sujet d'une soirée qui aurait bientôt lieu là. J'ai envie d'y aller et d'avoir une vie sociale ici, dans ce lieu grisâtre et délabré.

    ENGLISH

    I get threatened or harassed by I don't know who, at college or in my cité U. Anyway, it's a huge building with a very wide hall, reminiscent of a hotel lobby. It's very crowded. It's dark, everything looks gray, dusty and old. I'm thinking of asking the usher for help. I approach his lodge, which is actually a counter, like a hotel counter, in the lobby of the building. An old wooden counter, rather old-fashioned, even decrepit. At the back, it opens onto what appears to be a bar or restaurant, a convivial place in any case. I hear or maybe read about a party that's going to take place there soon. I want to go there and have a social life here, in this grayish, dilapidated place.

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  • Foyer Sonacotra / Sonacotra hostel (1996)

    FRANÇAIS

    Il vivait dans l'un de ces quartiers ouvriers sordides et décrépis qui bordent le canal, aux abords d'une boulangerie industrielle. Je serais incapable de retrouver les lieux. Je me souviens de l'énorme cour intérieure où il disait faire du taï-chi très tôt le matin. Dans mon souvenir, elle était moins une cour qu'un terrain vague, offrant depuis l'appartement, dans les étages, une vue imprenable sur le désastre urbanistique, économique et humain qu'était ce quartier, et que j'aimais précisément pour cette raison. Je me souviens avoir exploré l'appartement en-dessous du sien, abandonné depuis l'incarcération de son locataire. Je lui avais volé deux pellicules, que je n'avais finalement jamais fait développer. Il y avait un foyer Sonacotra non loin, dont il m'avait raconté que des pensionnaires en avaient défenestré un autre. Je n'avais pas jugé bon de lui dire qu'une de mes tantes, alcoolique et schizophrène, avait passé une partie de sa vie dans des foyers de ce genre. Pas plus que je n'avais osé lui dire – mais peut-être aussi n'en avais-je pas encore vraiment conscience à l'époque – que ce monde-là m'attirait, que je sentais obscurément qu'un jour je finirais dans une semi-prison, un purgatoire de ce genre, et que c'était une idée effrayante mais attirante aussi, comme l'entrée au monastère, un abandon voluptueux.

    ENGLISH

    He lived in one of those squalid, decaying working-class neighborhoods lining the canal, near an industrial bakery. I wouldn't be able to find the place again. I remember the enormous inner courtyard where he claimed to practice tai chi very early in the morning. In my memory, it was less a courtyard than a wasteland, offering from the apartment above an unobstructed view of the urban, economic, and human disaster that was this neighborhood – and which I loved precisely for that reason.

    I remember exploring the apartment below his, abandoned since its tenant had been incarcerated. I stole two rolls of film from it, which I ultimately never had developed. There was a Sonacotra hostel nearby, and he told me that some of its residents had once thrown another out the window. I didn’t think it necessary to tell him that one of my aunts – an alcoholic and schizophrenic – had spent part of her life in places like that. Nor did I dare tell him – or perhaps I wasn’t even fully aware of it myself at the time – that I was drawn to that world, that I had a vague sense I would one day end up in a semi-prison, some kind of purgatory like that, and that it was a frightening idea, but also an alluring one, like entering a monastery or surrendering completely, voluptuously, to irresponsibility.

    He lived in one of those squalid, decaying working-class neighborhoods lining the canal, near an industrial bakery. I wouldn't be able to find the place again. I remember the enormous inner courtyard where he claimed to practice tai chi very early in the morning. In my memory, it was less a courtyard than a wasteland, offering from the apartment above an unobstructed view of the urban, economic, and human disaster that was this neighborhood – and which I loved precisely for that reason.

    I remember exploring the apartment below his, abandoned since its tenant had been incarcerated. I stole two rolls of film from it, which I ultimately never had developed. There was a Sonacotra hostel nearby, and he told me that some of its residents had once thrown another out the window. I didn’t think it necessary to tell him that one of my aunts – an alcoholic and schizophrenic – had spent part of her life in places like that. Nor did I dare tell him – but perhaps I wasn't really aware of it at the time – that this world attracted me, that I had a vague feeling that one day I would end up in a kind of semi-prison, a purgatory of sorts, and that it was a frightening but also appealing idea, like entering a monastery, a voluptuous abandonment.

    Note:

    "Sonacotra hostels" were residential facilities originally established in France in the 1950s to house immigrant workers, particularly from former French colonies in North and West Africa. Managed by the state-owned company Sonacotra (Société nationale de construction pour les travailleurs), these hostels were intended as temporary housing but often became long-term residences. Over time, many became associated with overcrowding, social isolation, and marginalization, reflecting broader issues of immigration and urban poverty in postcolonial France.

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  • L'hôpital central / Central hospital

    FRANÇAIS

    Après l’avoir amenée à l’hôpital central et confiée aux médecins, je patiente plusieurs heures, assis, sans rien faire, dans la salle d'attente. Je me sens bien ; non pas en dépit des circonstances et de l'endroit, mais à cause d'eux. Ma mère a travaillé toute sa vie dans un hôpital et j'aime me retrouver dans ce décor, avec ses odeurs. En face moi, un homme d'âge mûr pleure.

    ENGLISH

    After taking her to the central hospital and entrusting her to the doctors, I wait for several hours, sitting idly in the waiting room. I feel fine, not despite the circumstances and the place, but because of them. My mother worked in a hospital her whole life, and I like being in this setting, with its smells. Across from me, a middle-aged man is crying.

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  • Blanchisserie de Malzéville

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    Photo par "Dadou Jones"

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  • Cyprès / Cypresses (2005)

    FRANÇAIS

    Je marche dans les rues. La pluie, l'ennui. Moins de souvenirs et d'émotion à chaque nouvelle visite. Pour ainsi dire : plus rien. La ville que j'ai connue dix ans auparavant n'est plus qu'un paysage imaginaire dont je dois me contenter. La fac de Lettres, ses Che Guevara crasseux qui vendent des légumes dans des cageots devant le grand amphi. Les murs taggés, partout, de slogans puérils. Je repars en revoyant des images de promenade nocturne sur le campus, avec Lydie ; le ciel étoilé, l'herbe sous nos pieds, de hauts cyprès, les barrières au loin. Mais je n'arrive pas à me souvenir si nous l'avons vraiment fait un jour, ou si c'était en rêve.

    ENGLISH

    I walk through the streets. Rain, boredom. Fewer memories, fewer feelings with each new visit. Soon, nothing at all. The city I once knew ten years ago is now just an imaginary landscape I have to make do with. The Humanities faculty, those grimy Che Guevaras selling vegetables from crates in front of the main lecture hall. The walls, covered everywhere in childish slogans. I leave again, recalling fragments of a nighttime walk on campus with Lydie – the starry sky, the grass beneath our feet, tall cypresses, fences in the distance. But I can’t quite remember if it really happened one day, or if it was only a dream.

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  • Raz de marée / Flood

    FRANÇAIS

    Je suis dans une ville ; une version alternative de Nancy, comme souvent en rêve. Quelque chose de plus sale, et moite, dans ce que ça a d'agréable et presque d'érotique. Comme dans certaines villes du Sud. Je suis censé y habiter, ou peut-être y loger pour quelques temps ; j'ai ma soirée de libre, et je pense à Laurence en me disant qu'il ne faudrait pas que je reste trop de temps sans lui donner de nouvelles, mais je passe une bonne soirée. Il y a une sorte de fête dehors, quelque chose comme un concert devant un bar, avec beaucoup de monde sans que ça fasse mouvement de foule ; une notion d'ivresse, de soirée d'été. Ensuite je suis sur une plage, avec d'autres types. Peut-être qu'on y travaille, ou qu'on explore quelque chose. Une étendue de sable, de roche, pentue, peut-être, et désolée. L'eau commence à monter ; je me retourne. Un raz de marée arrive et envahit tout.

    ENGLISH

    I'm in a city – an alternate version of Nancy, as often happens in dreams. Something dirtier, and humid, in a way that’s pleasant and almost erotic. Like certain cities in the South. I'm supposed to be living here, or maybe just staying for a while; I have the evening free, and I think about Laurence, telling myself I shouldn't go too long without reaching out to him – but I'm having a good evening. There's some kind of party outside, something like a concert in front of a bar, with a lot of people, though not quite a crowd; a sense of intoxication, of a summer night. Then I'm on a beach, with other guys. Maybe we're working there, or exploring something. A stretch of sand, and rock, sloping perhaps, and desolate. The water starts to rise; I turn around. A tidal wave is coming and floods everything.

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  • Exactement nulle part / Exactly nowhere

    FRANÇAIS

    J'ai récemment été avec France à la fête médiévale qui se tient tous les ans à quelques kilomètres de chez elle. Nous sommes passés en voiture (c'est moi qui conduisais) à travers plusieurs villages sur le trajet, où je n'avais pas remis les pieds depuis cette journée à vider la maison de la grand-mère de L. et dont je n'avais aucun souvenir.

    Il faisait incroyablement beau et France elle-même a fait la réflexion que ça sentait les vacances ; le ciel bleu, la végétation luxuriante, le fait même de rouler en voiture... Je n'avais jamais roulé dans ces communes qui bordent la grande ville, et cela me mettait dans un état mental assez étrange ; c'était comme me retrouver « pour de vrai » dans ces rêves où je marche ou  bien roule seul dans la ville, mais dans une version étrangère, parallèle, inconnue.

    C'était aussi comme revenir dans certains souvenirs, ou revoir une photo ancienne, oubliée, de ma jeunesse, mais en élargissant son cadre aux paysages environnants, et en ayant une chance d'y entrer, de les explorer. Un voyage dans le temps, l'espace, la mémoire.

    Ces villages font partie de ces zones étranges comme il y en a beaucoup autour de la ville, ou plus exactement des non-zones, des non-lieux, juxtapositions incohérentes, comme dans les rêves, de fermes ancestrales bordées par un magasin ACTION ou une pizzéria, et où l'on passe en quelques dizaines de mètres de jardins ouvriers à des tours d'habitation, des maisons Phoenix, des entrepôts, des terrains en friches. On est ni en ville, ni à la campagne, ni dans une zone commerciale ou industrielle. On est précisément, exactement nulle part.

    ENGLISH

    I recently went with France to the medieval fair that takes place every year a few kilometers from her home. We drove there (I was the one driving), passing through several villages along the way – places I hadn't set foot in since that day we emptied L.'s grandmother’s house, and of which I had no memory.

    The weather was unbelievably beautiful, and France herself remarked that it smelled like vacation – the blue sky, the lush vegetation, even just the act of driving... I had never driven through these towns that line the outskirts of the big city, and it put me in a rather strange state of mind. It was like finding myself for real inside those dreams where I’m walking or driving alone through a city – but in a foreign, parallel, unknown version of it.

    It also felt like returning to certain memories, or like seeing an old, long-forgotten photo from my youth – but with the frame widened to include the surrounding landscapes, and the chance to step into them, to explore them. A journey through time, space, and memory.

    These villages are part of those strange zones you find often around the city – or more precisely, non-zones, non-places. Incoherent juxtapositions, like in dreams: ancestral farms next to an ACTION store or a pizza place, where you pass in a matter of meters from community gardens to apartment blocks, prefab houses, warehouses, and overgrown vacant lots. It’s not the city, not the countryside, not a commercial or industrial zone. It’s exactly, precisely nowhere.

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  • Jeunesse / Youth

    FRANÇAIS

    Je suis seul dans un couloir d'immeuble, ouvert d'un côté sur une vaste cour intérieure, qui donne sur d'autres couloirs, d'autres logements ouverts, des terrasses, etc. Je regarde particulièrement un minuscule appartement au dernier étage, qui n'est séparé du ciel que par une bâche en plastique. Je me demande comment la personne qui y vit fait quand il pleut, ou en hiver. Peut-être est-ce l'appartement d'une fille que j'ai connue, ou le mien quand j'étais jeune, ou les deux à la fois. Ce décor me renvoie à ma jeunesse, à la notion de solitude, d'inconfort, de pauvreté, de vulnérabilité que j'associe à la jeunesse, à la première expérience de la vie seul, que j'essaie généralement d'oublier, et j'entends mentalement une musique étrange, mélange de bruits parasitaires et d'une voix de cantatrice déformée et dissonante, que j'identifie comme une musique que j'aurais soit écoutée, soit composée, autrefois ; et cette musique m'angoisse, elle est oppressante et malsaine, et elle me renvoie à un dernier souvenir. Le souvenir d'instants de terreur, à la fin de mon adolescence et au début de mes études, où dans un demi-sommeil je sentais une présence mauvaise autour de moi, dans ma chambre, dans mon studio, une présence maléfique que j'oubliais et voulais oublier la plupart du temps, mais dont la conscience me revenait dans l'assoupissement ou au réveil, et c'était alors tout le reste de ma vie qui n'était qu'un rêve.

    ENGLISH

    I am alone in an apartment building hallway, open on one side to a vast inner courtyard, which connects to other hallways, other exposed apartments, terraces, and so on. My gaze is drawn in particular to a tiny apartment on the top floor, separated from the sky only by a plastic tarp. I wonder how the person living there manages when it rains, or in winter. Maybe it's the apartment of a girl I once knew, or mine when I was young – or both at once. This setting brings me back to my youth, to the notion of solitude, discomfort, poverty, vulnerability – things I associate with being young, with the first experience of life alone, something I usually try to forget. And in my mind, I hear a strange kind of music, a mix of static noise and a distorted, dissonant opera singer’s voice. I recognize it as music I once either listened to or composed – and it unsettles me. It’s oppressive and unhealthy, and it brings back one final memory. A memory of moments of terror, at the end of my adolescence and the beginning of my student years, when in a half-sleep I would feel a malevolent presence around me – in my bedroom, in my studio – a dark presence that I would mostly forget, or want to forget, but whose awareness would return to me in drowsiness or upon waking. And then it would seem as if the rest of my life was nothing but a dream.

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  • Le corps de mon ennemi

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  • Cité administrative / Administrative Complex (1998)

    FRANÇAIS

    J'avais accompagné Lydie, un jour, à la Cité Administrative. Un lieu en retrait, presque indevinable depuis la rue, dont j'ai un souvenir labyrinthique et qui m'évoque une fourmilière grouillante. C'est du reste l'impression que me donnent les bureaux en général ; des dédales coupés du monde par des stores à demi-baissés, aux moquettes et au mobilier vieillot qui vous font vous sentir comme perdu dans quelque zone oubliée de l'espace-temps. J'aimais cette ambiance d'oubli dans le travail, d'uniformité, de silence concentré, de lumière artificielle. J'aimais ne pas savoir, ne pas comprendre ce que les gens ici faisaient exactement.

    ENGLISH

    One day, I accompanied Lydie to the Administrative Complex. A secluded place, almost impossible to guess from the street, which I remember as a labyrinth – evoking a swarming anthill. That’s the impression offices tend to give me in general: mazes cut off from the world by half-lowered blinds, with old carpets and outdated furniture that make you feel lost in some forgotten pocket of space-time. I liked that atmosphere of work-induced oblivion, of sameness, of concentrated silence, of artificial light. I liked not knowing, not understanding what exactly people were doing there.

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  • Tout pervertir / To pervert everything

    FRANÇAIS

    Nous sortons acheter de l'alcool dans l'épicerie que tiennent nuit après nuit des arabes sur la place de la gare. Elle ne s'est que partiellement rhabillée, et sous son haut de gaze noire transparente, ses seins nus sont parfaitement visibles. Nous en avons conscience tous les deux au moment où nous entrons. Cette exhibition constitue le but de notre expédition au moins autant que le prolongement de notre ivresse. Puis nous échouons à la « Place », où nous n'étions pas retournés ensemble depuis la nuit même de notre rencontre, et où j'avais su immédiatement que ma vie allait désormais dépendre d'elle. L'endroit est bondé et nous sommes assis à une longue table au milieu d'inconnus. Une fille brune me sourit, et dans le léger abrutissement de cette nuit de sexe et d'alcool j'envisage un instant de lui proposer de nous raccompagner à l'hôtel. Puis je la reconnais comme la dernière voisine que j'avais eu lorsque je vivais seul. Nous nous saluions à l'époque sans que je n'ose l'aborder, alors qu'il me semblait lui plaire, à sa façon déjà de me sourire quand nous nous croisions dans la cage d'escalier ou dans d'autres boîtes de nuit. Et je rêvassais à ce qui pourrait naître entre nous. Des éléments du présent et du passé se mélangent, semblant donner une sorte d'éternité aux choses, et tout réconcilier – mais je comprends ensuite qu'il ne s'agit que de tout revivre pour tout pervertir.

    ENGLISH

    We go out to buy alcohol in the grocery store run night after night by Arabs on the station square. She's only partially dressed, and under her transparent black gauze top, her bare breasts are perfectly visible. We're both aware of this as we enter. This exhibition is at least as much the goal of our expedition as it is the continuation of our intoxication. We end up at that nightclub called "The Place", where we hadn't been together since the night we met, and where I knew immediately that my life would depend on her from now on. The place is packed and we sit at a long table among strangers. A dark-haired girl smiles at me, and in the slight daze of this night of sex and alcohol I consider for a moment offering her a lift back to the hotel. Then I recognize her as the last neighbor I'd had when I lived alone. Back then, we'd say hello to each other, but I'd never dare approach her, even though I thought she liked the way she smiled at me when we met in the stairwell or in other nightclubs. And I daydreamed about what might come between us. Elements of the present and the past blend together, seeming to give things a kind of eternity, and to reconcile everything – but then I understand that it's all about reliving everything in order to pervert it.

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  • Rue Jeanne d'Arc

    FRANÇAIS

    Façades grises, sans ornement. Portes métalliques laissant deviner, à travers leurs vitres opaques, des couloirs d'entrée plongés dans une demi-pénombre. Certains numéros de rue sont grossièrement peints à même les murs. Gouttières rouillées. D'autres portes, encore, en bois, à la peinture écaillée et aux vitres minces, recouvertes de poussière. Sur la façade d’un immeuble, une verrière laisse voir un genre de salon au premier étage, aux couleurs absurdement vives, vulgaires, surgies des années 70. Des placards fermés par de long rideaux oranges et mauves. Des plantes artificielles.

    (Tout n'est que syphilis)

    ENGLISH

    Gray, unadorned facades. Metal doors hinting, through their frosted glass, at entrance hallways bathed in semi-darkness. Some street numbers are roughly painted directly onto the walls. Rusty gutters. Other doors, made of wood, with peeling paint and thin, dust-covered panes. On the facade of one building, a glass canopy reveals a kind of living room on the first floor, with absurdly bright, vulgar colors reminiscent of the 70s. Cabinets closed with long orange and mauve curtains. Artificial plants.

    (Everything is syphilis)

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  • Inondations

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  • Parking couvert / Overground parking

    FRANÇAIS

    Je suis dehors au crépuscule, avec mon appareil photo. Je veux photographier le parking couvert, que la lumière rend si particulier à cette heure ; une lumière d'orage qui rend tout surnaturel. Je photographie l'extérieur du parking puis j'y entre. Des gens vont et viennent, certains me jettent des coups d’œil intrigués ou méfiants, vaguement hostiles, d'autres m'ignorent. Je prends des gens de loin, des angles serrés comme au téléobjectif, avec derrière eux le ciel d'orage aux nuages qui se détachent étrangement, à travers les ouvertures du parking. Quand je ressors, par une autre extrémité du bâtiment, je longe une petite rue, et continue à photographier le parking sous les angles les plus bizarres et les plus esthétiques possibles. Des centaines, voire des milliers d'oiseaux passent dans le ciel, comme si quelque chose allait se produire.

    ENGLISH

    I'm outside at dusk, with my camera. I want to photograph the covered parking lot, which the light makes so special at this hour; a stormy light that makes everything seem supernatural. I photograph the outside of the parking lot, then enter. People come and go, some giving me intrigued or suspicious, vaguely hostile glances, others ignoring me. I shoot people from a distance, from tight angles as if with a telephoto lens, with the stormy sky behind them, with clouds that stand out strangely, through the openings in the parking lot. When I emerge, through another end of the building, I walk along a small street, and continue to photograph the parking lot from the most bizarre and aesthetically pleasing angles possible. Hundreds if not thousands of birds fly overhead, as if something is about to happen.

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  • Mondes noirs / Black worlds

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    FRANÇAIS

    « À force de ne vouloir voir que les restes, ton territoire se rétrécit, et un jour tu te rends compte que tu ne te promènes plus que dans les allées horribles qui séparent les arrières des petits immeubles du port intérieur. Tu ne vas plus dans les ruelles, ou plutôt tu les parcours comme un simple début prometteur de chemin, jusqu'au moment où tu peux t'enfoncer entre les murs, dans des canyons répugnants, surchargés de climatiseurs rouillés, de tuyaux infâmes et de déchets. [...] Tu es à présent une forme animale qui marche sans but dans un paysage de couloirs sales. [...] Tu avances lentement entre deux parois rapprochées, verdies ici et là par des reliquats de peinture ou de moisissure, et à mi-hauteur comme enduites d'une crasse graisseuse. Les fenêtres sont inexistantes, ou alors il s'agit d'anciennes fenêtres, grillagées, condamnées, n'ouvrant sur aucun espace habitable, fermées de briques sales, ou ouvrant sur des taudis improbables que protègent une deuxième couche, une troisième couche de grillage. Des mondes noirs. »

    (Antoine Volodine, Macau)

    ENGLISH

    « By insisting on seeing only the remnants, your territory shrinks, and one day you realize you’re walking only through the dreadful alleys that run behind the small buildings of the inner harbor. You no longer go into the narrow streets – or rather, you move through them as if they were just the promising beginning of a path, until you can slip between walls, into repugnant canyons crammed with rusted air conditioners, vile pipes, and trash. [...] You are now an animal form, wandering aimlessly through a landscape of filthy corridors. [...] You move slowly between two narrow walls, green in places with remnants of paint or mold, and at mid-height, coated in a greasy grime. There are no windows – or if there are, they’re old ones: barred, sealed off, opening onto no livable space, bricked up with filthy stone, or leading into improbable slums protected by a second, a third layer of mesh. Black worlds. »

    (Antoine Volodine, Macau - personal translation)

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  • Cocon triste / Sad cocoon (2002)

    FRANÇAIS

    J'aimais la résidence étudiante où vivait J. dans une petite rue endormie perpendiculaire à l'avenue Leclerc. Elle me rappelait – en plus silencieuse, en plus obscure et déserte, comme dans mes rêves – la cité universitaire où j'avais passé tant d'heures à errer de couloir en couloir et de chambre en chambre, auprès de quiconque serait là et voudrait bien de moi. Elle me faisait, pourtant, moins l'effet d'une résidence étudiante que d'un foyer de jeunes travailleurs ; il y avait dans l'air une ambiance, peut-être entièrement imaginaire, d'échec, d'errance dans la vie et de solitude. Un soir, j'avais croisé au rez-de-chaussée, ou dans une salle commune à un étage quelconque, quelques résidents silencieux, rassemblés dans la pénombre devant une télévision. J'avais envié cette atmosphère de cocon triste. Je ne savais pas encore que des années plus tard, je fréquenterais une fille vivotant dans une telle structure, loin de sa famille, incommensurablement seule, incomplète et avide d'une présence à accueillir chez elle et en elle. Je n'avais pas osé lui dire que j'aimais la savoir dans un tel environnement, que je la voulais justement triste et vulnérable, mendiant la moindre preuve d'amour que je pourrais lui donner, et qu'encore au-delà de tout cela, dans un recoin encore plus sombre de mes désirs, tout ce qu'il y avait de masochiste et de mort en moi, inexplicablement, l'enviait, elle aussi.

    ENGLISH

    I liked the student residence where J. lived, tucked away on a sleepy little street off Avenue Leclerc. It reminded me – quieter, darker, more deserted, like in my dreams – of the university housing where I had spent so many hours wandering from corridor to corridor, room to room, lingering near anyone who happened to be there and might accept me. Yet it felt less like a student residence than a shelter for young workers; there was, in the air – perhaps entirely imagined – a sense of failure, of drifting through life, and of solitude. One evening, I passed by a few silent residents, either on the ground floor or in a common room somewhere, huddled together in the dim light in front of a television. I envied that cocoon of quiet sadness. I didn’t yet know that, years later, I would be involved with a girl barely scraping by in a place like that, far from her family, immeasurably alone, incomplete, and craving a presence to welcome into her home and into herself. I hadn’t dared to tell her that I liked knowing she lived in such a place – that I wanted her precisely like that: sad and vulnerable, begging for the smallest sign of love I could offer her. And beyond all that, in a still darker corner of my desire, everything within me that was masochistic and death-bound envied her too, inexplicably.

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  • L'Austrasique (2001)

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  • Direction cimetière / Towards the graveyard

    FRANÇAIS

    Hier soir j'ai pris le parti d'avancer au hasard, là où mes pas me porteraient. Je suis repassé dans la petite ruelle, espérant revoir cette véranda illuminée qui m'avait émerveillé, hier – une véranda vitrée, à 5 côtés, dans laquelle une gentille petite famille passait le temps, à la lueur de bougies et de petites lampes. Quelque chose de presque insupportablement heureux. Mais cette fois, la maison était plongée dans le noir. Pas de magie deux jours de suite, ou en tous cas pas la même.

    Celle d'aujourd'hui allait être plus sombre et plus étrange ; j'aurais dû m'en douter dès le début, dans la rue précédente, avec ce jardin obscur fermé par un grillage tordu et envahi par la végétation, par les ronces, d'où surnageaient quelques petites roses blanches. Je me suis arrêté devant et l'ai regardé longuement, sans savoir exactement pourquoi il me fascinait. Plus loin, alors que j'avais quitté ce petit quartier-là, sans un regret, pour prendre une rue au hasard après la Mairie, je retombais sur la même chose, le même effet ; une petite maison décrépite, au bas d'une longue rue très en pente, avec une grille bien noire, que la végétation recouvrait en partie ; cela cachait l'essentiel de la maison. J'ai toujours aimé ça, cette ambiance de décomposition, de vieillesse, je ne sais pas pourquoi.

    J'ai remonté la rue, dont je me suis rendu compte assez vite que je ne l'avais jamais empruntée. Les maisons m'obsédaient comme toujours dans mes balades nocturnes, avec leurs fenêtres illuminées, chaleureuses, qui font se sentir encore plus seul, et renvoient à quelque chose de sans doute très primitif – l'envie d'aller toquer à la porte pour avoir un peu de chaleur et rencontrer des congénères. S'approprier leurs vies, aussi, leur univers, car une maison, c'est un univers en soi. Souvent, rien que la couleur d'un papier peint, un tableau au mur, la forme d'une lampe, font naître des histoires et des fantasmes. Chaque maison est un roman.

    La rue débouchait sur la cité. Sur la totalité de mon champ de vision, des HLM de petite taille, des gazons, des chemins bétonnés, des garages ; un monde miniature parfaitement organisé, domestiqué. J'avançai droit devant moi, dépassant des groupes d'ados tranquilles, des pères de famille, personne ne prêtait attention à moi. Les HLM oranges, illuminés, semblaient irréels.

    Devant une belle maison : je me plaçai par rapport au réverbère et aux branches des arbres au dessus de moi, pour avoir la plus belle lumière et le plus beau cadrage. Et je réalisai à nouveau que je ne vois pas la réalité ; je vois mes fantasmes, et je n’aborde pas le réel comme un réel, mais comme une matière esthétique, une œuvre qui ne demanderait qu’à être fixée, en appuyant sur un bouton.

    En sortant de la cité HLM j'étais à nouveau en terrain connu ; rien ne m'empêchait de redescendre vers la mairie, puis de rentrer chez moi. Mais comme en rêve, je vis à nouveau des chemins et des rues qui montaient vers des quartiers que je n'avais pas remarqués jusque là. Je montai une rue discrète où presque toutes les maisons étaient plongées dans le noir. L'impression d'irréalité se fit plus forte, et culmina quand j'arrivai devant le cimetière. Sa longue muraille terminait la rue et barrait l'horizon ; au dessus, la lune, absolument pleine, jaunâtre, énorme. Le funérarium ressemblait à un bâtiment romain, et avec ses plantes exotiques, en façade, j'eus plus que jamais l'impression d'être dans un décor. De l'autre côté de la route, c'étaient des entrepôts, puis des arbres et la nuit.

    Je longeai le cimetière et descendis un petit chemin sous les branches, qui donnait sur les champs ; on sortait de la ville. Mais un autre embranchement menait vers des baraquements militaires à l'abandon, fermés par des barbelés. Le sol était boueux. La sensation d'irréalité laissa la place à d'autres pensées, plus personnelles, des visages anciens me revenaient. Un changement subtil d’ambiance, d’un pas à l’autre, comme toujours, à plusieurs reprises pendant les ballades ; chaque coin de rue, chaque nuance architecturale, chaque subtile modification de l’éclairage emporte vers d’autres mondes intérieurs. Je pensais à Émilie Forest. Je me répétais son nom, comme un mantra, ou comme pour lui redonner un peu de réalité, un peu de chair. Son nom ne m'étais pas apparu depuis des années, et semblait surgi d'une vie antérieure. Émilie Forest ; une apprentie serveuse qui était ma voisine de palier quand j'étais jeune étudiant, et qui fut la première personne que j'y ai connue et fréquentée pendant quelques semaines avant qu'elle disparaisse purement et simplement. Je me suis demandé si elle allait bien.

    *

    Note : en relisant le récit de cette balade, j'ai pensé à Béatrice, en me demandant pourquoi, puisqu'elle n'a jamais vécu dans ce quartier, avant de réaliser que c'est aujourd'hui au cimetière en haut de la côte qu'elle habite, ou pour être plus exact, que se trouvent les cendres de son corps. Je me souviens maintenant aussi que je lui avais donné ce texte à lire, puisque nous parlions de la méditation, qu'elle pratiquait assidument pour tenir aussi éloignée que possible la douleur – en plus des multiples doses de kétamine qu'elle s'envoyait quotidiennement – généralement sans grand succès. Je lui soutenais donc que de se balader dans un certain état d'esprit s'apparentait à une forme de méditation ; avancer sans réfléchir, l'esprit vide, entièrement ouvert aux perceptions d'une part, aux idées et images mentales naissant toute seules, incontrôlées, dans l'esprit, d'autre part.

    ENGLISH

    Last night, I chose to wander aimlessly, letting my steps take me wherever they wished. I passed again through the little alley, hoping to catch sight once more of that illuminated veranda that had so enchanted me the night before – a five-sided glass veranda where a sweet little family was spending time together by the light of candles and small lamps. Something almost unbearably happy. But this time, the house was shrouded in darkness. No magic two nights in a row – or at least, not the same kind.

    Tonight’s magic would be darker and stranger; I should have guessed it right from the start, in the previous street, where there was a shadowy garden behind a twisted fence, overrun with vegetation and brambles, with a few pale white roses floating above it all. I stopped in front of it and stared for a long time, not knowing exactly why it fascinated me. Farther on, having left that little neighborhood behind without regret, I took a street at random after the Town Hall – and there it was again, the same feeling. A small, decrepit house at the bottom of a steep street, with a deep black gate partly swallowed by vegetation. It obscured most of the house. I’ve always loved that kind of thing – that atmosphere of decay and age – I don’t know why.

    I climbed the street and quickly realized I had never walked it before. The houses obsessed me, as they always do during my night walks, with their lit-up windows, so warm and inviting, making you feel all the more alone, and evoking something no doubt very primitive – the urge to knock on the door, just to get a little warmth and meet fellow humans. To take over their lives, too, their worlds – because a house is a world unto itself. Often, just the color of a wallpaper, a painting on the wall, the shape of a lamp, is enough to spark stories and fantasies. Every house is a novel.

    The street opened onto the housing project. Across my entire field of view: small apartment blocks, lawns, paved paths, garages – a miniature world, perfectly organized, domesticated. I walked straight ahead, passing quiet teenagers and fathers with kids – no one paid me any attention. The orange, illuminated apartment blocks looked unreal.

    In front of a beautiful house, I positioned myself with respect to the streetlamp and the branches above me to get the best light, the best framing. And once again, I realized I wasn’t seeing reality – I was seeing my fantasies, and I wasn’t approaching the real as real, but as aesthetic matter, a work just waiting to be captured by the press of a button.

    Leaving the housing project, I was back in familiar territory; nothing stopped me from heading back down to the Town Hall, then home. But like in a dream, I saw paths and streets again, rising toward neighborhoods I hadn’t noticed before. I climbed a quiet street where nearly every house was dark. The sense of unreality grew stronger and peaked when I reached the cemetery. Its long wall closed off the street and blocked the horizon; above it, the moon – absolutely full, yellowish, enormous. The funeral home looked like a Roman building, and with its exotic plants out front, I felt more than ever as if I were on a set. Across the road, there were warehouses, then trees, then night.

    I walked along the cemetery wall and took a small path beneath the branches that led to open fields – we were leaving the city. But another branch of the path led toward some abandoned military barracks, fenced off with barbed wire. The ground was muddy. The feeling of unreality gave way to other thoughts, more personal ones; old faces came back to me. A subtle shift in mood, step by step, as always during these walks – every corner, every architectural nuance, every faint change in lighting carries you into another inner world. I thought of Émilie Forest. I repeated her name like a mantra, or as if to give it back a bit of substance, a bit of flesh. I hadn’t thought of that name in years – it felt like it belonged to a past life. Émilie Forest: a waitress-in-training who had lived in the apartment across from mine when I was a young student, the first person I met there and spent time with for a few weeks before she simply vanished. I wondered if she was doing okay.

    Note: Upon rereading this account of the walk, I thought of Béatrice and wondered why, since she never lived in that neighborhood – before realizing that today, it’s in the cemetery at the top of the hill where she lives now, or to be more exact, where her ashes lie. I now remember that I had given her this text to read, since we were talking about meditation – a practice she pursued diligently to keep the pain at bay – as far away as possible – on top of the multiple doses of ketamine she was taking daily, generally with little success. I argued that walking in a certain state of mind was akin to a form of meditation: moving forward without thinking, with an empty mind, fully open to perceptions on one hand, and to the spontaneous, uncontrolled images and thoughts rising within on the other.

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  • Crash (1971)

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  • Soir de fête / Festive evening

    FRANÇAIS

    Je suis en voiture sur une voie rapide ou une autoroute, et ça ressemble au trajet entre Plombières et Nancy. Je cherche la sortie vers une ville, je ne sais plus laquelle, peut-être une ville qui n'existe pas dans la réalité, mais je me trompe, ou tente une autre sortie en désespoir de cause, et me retrouve dans une petite ville au large de Nancy-Metz. Je sors de voiture et me balade dans les rues. Le soir tombe. Il y a des terrasses ouvertes, des préparatifs de fête. Peut-être est-ce un soir de fête nationale ; dans la ville où je dois me rendre aussi, il y a des manifestations. Je rencontre Anne avec je discute, peut-être de ce qu'elle a prévu pour le soir même, et/ou de la façon dont je peux retrouver mon chemin. Mais le temps passe et j'envisage de plus en plus de rester là où je suis.

    ENGLISH

    I’m driving on a highway or expressway, and it feels like the route between Plombières and Nancy. I’m looking for the exit to a town – I can’t remember which one, maybe a town that doesn’t even exist in reality – but I get it wrong, or else I take another exit out of desperation, and end up in a small town somewhere beyond Nancy-Metz. I get out of the car and wander through the streets. Evening is falling. There are open terraces, preparations for a festival. Maybe it’s the eve of a national holiday; in the town I’m supposed to be heading to, there are events too. I run into Anne, and we talk – perhaps about what she’s got planned for the evening, and/or about how I might find my way back. But time passes, and I begin to seriously consider just staying where I am.

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  • Passage Marceau (2012)

    FRANÇAIS

    Je m'enfonce, seul, sous le passage Marceau, à la recherche de ces fameux bains que vantent des enseignes de bois effacées par le temps. Ils ont disparu depuis longtemps, mais je trouve avec soulagement ce que ce genre de passages offre toujours : la semi-pénombre, le silence, et cette odeur d'urine immémoriale qui me transporte immédiatement vers ma plus petite enfance, dans les WC de l'école primaire où je me cachais et attendais que le temps passe. Cette atmosphère unique, inimitable, de pisse et de détergent, est pour moi le symbole même du passé, du froid, de la solitude, d'une tristesse vague mais lancinante, et plus voluptueuse que n'importe quoi d'autre.

    ENGLISH

    I wait for someone to enter or leave, and slip in as soon as possible between two ageless, indifferent students. No guard, no cleaning lady stops me or demands, every few steps, that I justify my presence here. But all the way through, I walk these corridors with the feeling of being a gatecrasher, a stowaway doomed to expulsion and the harshest consequences. A smell of fresh paint still lingers in the silent hallways, as if someone had tried, before I arrived, to cover up what needed hiding, to erase even the most miserable traces left by a few people I once loved. I come across no one. I’ve forgotten the room numbers. I can’t find the kitchen. I’m not even sure which floor I’m on. It’s like in those dreams where I return to the building I grew up in, but everything has changed – the stairwell, the layout of the walls, everything except the silence and the absence of life.

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  • Troyes

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  • Étranger absolu / Absolute stranger

    FRANÇAIS

    Je roule seul, de nuit, vers la Champagne. Je m'arrête à Reims ou Troyes ; c'est une ville assez misérable, laide, grise, mais elle a ce charme de la nouveauté dont j'ai tellement besoin. Cette impression d'être perdu, dépaysé, d'être un étranger absolu, donc libre absolument. Je trouve d'ailleurs un quartier assez médiéval, plus vivant, très beau, et me sens comme un touriste, comme un aventurier un peu également, c'est extrêmement apaisant et agréable. Je me retrouve aussi dans une sorte de banquet familial, ou peut-être communal, parce qu'il y a beaucoup de monde. Un petit midi ensoleillé en province. Je me promène au bord d'un cours d'eau, il y a un pont ou un passage à gué, peut-être une petite cascade, aussi, et un vieux – le rebouteux, le vieux sage du village. Il y a une petite fille très pauvre, très sale, qui se couche toute habillée dans une espèce d'abreuvoir, en ville, pour se laver.

    ENGLISH

    I'm driving alone at night, heading toward Champagne. I stop in Reims or Troyes; it's a rather bleak, ugly, grey city, but it holds that charm of novelty that I so desperately need. That feeling of being lost, disoriented, an absolute stranger – therefore absolutely free. I come across a somewhat medieval neighborhood, livelier, very beautiful, and I feel like a tourist, something of an adventurer too. It's incredibly soothing and pleasant. At some point, I find myself at what seems like a family banquet – or maybe a communal feast – because there are so many people. A bright, provincial midday. I wander along a stream; there’s a bridge or perhaps a ford, maybe even a small waterfall. And an old man – the healer, the village’s wise elder. There’s also a very poor, very dirty little girl who lies down fully clothed in a sort of watering trough, in town, to wash herself.

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  • Projet / Project

    FRANÇAIS

    Quel est mon projet dans le cadre ce blog ?

    • Donner une seconde vie – puisque la psychogéographie est très à la mode depuis quelques années et qu'il y a donc un lectorat potentiel – aux humbles notes que j'ai prises tout au long de ma vie au sujet des lieux qu'il m'a été donné de visiter, ponctuellement ou au quotidien, et au sujet des effets que ces lieux ont eu sur mes émotions et mon imaginaire. Le tout éventuellement agrémenté de photographies. Ces lieux sont essentiellement urbains. Je rejette entièrement cette mode néo-primitiviste de la psychogéographie à l'anglaise, obsédée par les pierres et la campagne et tout ce fatras néopaïen à la The Wicker Man recyclé encore et encore depuis les années 70.

    • Utiliser le stock assez important également de récits de rêves que j'ai accumulés en vingt ans, mettant en scène, plus ou moins fidèles, plus ou moins déformés, les lieux de ma vie, les lieux qui me hantent, m'angoissent, me manquent... et qui ont leur place ici.

    • Ce blog ne sera pas un espace où la psychogéographie prétend analyser les racines urbanistiques du mal, ni faire des préconisations, et encore moins dresser le portrait de la société et de la vie telles qu'elles devraient être.

    ENGLISH

    What is my project within the framework of this blog?

    • To give a second life – since psychogeography has been very trendy for a few years now, and there is therefore a potential readership – to the humble notes I have taken throughout my life about the places I have had the chance to visit, whether occasionally or daily, and about the effects those places had on my emotions and imagination. These places are essentially urban. I entirely reject this neo-primitivist fashion of English-style psychogeography, obsessed with stones and the countryside and all that neo-pagan nonsense à la The Wicker Man, recycled over and over since the 1970s.

    • To use the fairly large stock of dream narratives I have accumulated over twenty years, featuring, more or less faithfully, more or less distorted, the places of my life – the places that haunt me, cause me anxiety, that I miss... and which have their place here.

    • This blog will not be a space where psychogeography claims to analyze the urban roots of evil, nor to make recommendations, and even less to portray society and life as they should be.

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