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Nancy - Page 3

  • Émilie

    FRANÇAIS

    Ses journées au restaurant commençaient à sept heures et se finissaient parfois à deux heures du matin. Elle devait avoir seize, dix-sept ans. La vie n'avait pas attendu pour la désigner sa place et ce qu'elle était en droit d'attendre. Elle me paraissait paumée, fatiguée et naïve ; une victime désignée comme il y en a tant. J'avais ressenti un vif dégoût, un soir où chez elle était présent l'un de ses patrons, la quarantaine, avec une dégaine de lumpenprolétaire combinard et cynique, juste assez malin pour acquérir un peu de pouvoir sur des gamines et en user. Il était affalé sur un matelas au sol, chez elle, et pérorait. J'imaginais qu'il tenterait tôt ou tard de la baiser. Peut-être qu'au milieu de mon dégoût je le jalousais pour cela.

    Un soir elle avait tapé à ma porte. Nous nous étions croisés deux ou trois fois depuis mon arrivée dans l'immeuble. Une brune timide, au regard étrange, un peu plus jeune que moi – donc mineure. Elle m'avait invité à boire une bière chez elle, avec une jeune femme qu'elle avait présentée comme sa sœur. Elle était serveuse dans un restaurant en ville. L'appartement était minuscule et évoquait un squat plus qu'autre chose, avec son matelas à même le sol et l'absence quasi-totale de meubles. Elle venait d'arriver de sa campagne, probablement seule pour la première fois, loin de ses parents. Ses cartons étaient encore fermés. Nous nous étions raconté nos vies respectives, mais je ne savais pas vraiment quoi leur dire et m'étais surtout contenté d'écouter. Puis nous étions sortis boire un verre dans un pub irlandais en face de l'immeuble.

    Le pub était quasiment plongé dans le noir. Nous étions les seuls clients. Je les avais écoutées discuter entre elles, n'ayant aucune question ni aucun commentaire à faire sur leurs vies dont je comprenais petit à petit qu'elles ne m'intéressaient pas, dont je réalisais que je ne voulais pas les connaître. La mort d'un père, véritable tyran domestique. Le frère tombé dans la drogue, violent lui aussi. L'enfant attendu, d'un homme non-identifié. Elles avaient fini par m'avouer – sans raison particulière, tout comme elles m'avaient menti sans raison particulière – qu'elles n'étaient pas sœurs.

    Qu'attendait-elle de moi ? Elle avait rapidement quitté l'immeuble et m'avait envoyé une ou deux lettres, longtemps, auxquelles j'avais probablement répondu avec un désintérêt poli. Elle n'avait pas insisté, attendant de pouvoir revenir me hanter, plus de dix ans après, au moment où je n'aurais plus aucun moyen de la retrouver.

    ENGLISH

    Her days at the restaurant started at seven in the morning and sometimes ended at two a.m. She must have been sixteen, seventeen years old. Life hadn’t waited to assign her a place and define what she was allowed to expect. She seemed lost, tired, and naive to me – a marked victim, one of so many. I had felt a strong disgust one evening when one of her bosses was at her place – a man in his forties, with the air of a scheming, cynical lumpen-proletarian, just clever enough to gain a bit of power over young girls and make use of it. He was sprawled on a mattress on the floor, at her place, and pontificating. I imagined he would try to screw her sooner or later. Perhaps, in the midst of my disgust, I envied him for it.

    One evening she knocked on my door. We had crossed paths two or three times since I’d moved into the building. A shy brunette with a strange look in her eyes, a bit younger than me – so, underage. She had invited me for a beer at her place, along with a young woman she introduced as her sister. She worked as a waitress in a restaurant downtown. The apartment was tiny and felt more like a squat than anything else, with a mattress on the floor and almost no furniture. She had just arrived from the countryside, probably alone for the first time, far from her parents. Her boxes were still sealed. We’d shared our life stories, though I didn’t really know what to tell them and mostly just listened. Then we went out for a drink at an Irish pub across the street.

    The pub was almost completely dark. We were the only customers. I listened to them talk to each other, with no questions or comments to offer about their lives – lives I was gradually realizing didn’t interest me, lives I didn’t want to know. A dead father, a true domestic tyrant. A brother who’d fallen into drugs, also violent. A pregnancy, with the father unknown. Eventually, they admitted to me — for no particular reason, just as they had lied for no particular reason – that they weren’t actually sisters.

    What did she expect from me? She quickly moved out of the building and sent me one or two letters over time, to which I probably responded with polite disinterest. She didn’t insist, waiting instead to come back and haunt me more than ten years later, at a time when I would have no way of finding her again.

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  • Errance éternelle (non-daté) / Eternal wandering (undated)

    FRANÇAIS

    Rues écrasées de soleil, à midi. Par moments, l'espace d'un instant, les ténèbres invisibles qui enveloppent la ville se dissipent imperceptiblement et on dirait que quelque chose, qui aurait à voir avec la vie, pourrait arriver, va arriver. Ensuite l'errance reprend.

    *

    Les immeubles bourgeois, leurs cages d'escaliers silencieuses, leurs portes fermées, leurs ascenseurs, l'impression de mystère et d'étrangeté qui s'en dégagent, la fascination qu'ils exercent sur moi et qui vient de mon enfance, d'avoir suivi ma mère dans des immeubles de ce genre, chez le médecin ou dans des administrations ou dans d'autres circonstances encore que je ne comprenais pas vraiment. C'était comme si des mondes entiers se cachaient derrière des portes, dans des couloirs anonymes, silencieux, labyrinthiques, apparemment infinis.

    *

    Des cours intérieures dans la ville, que j'imagine comme des haltes, des lieux de repos dans une errance interminable, éternelle, à travers un labyrinthe.

    ENGLISH

    Streets crushed by the noonday sun. At times – just for a moment – the invisible darkness shrouding the city lifts, ever so slightly, and it feels as though something – something to do with life – might happen, is about to happen. Then the aimless wandering resumes.

    The bourgeois buildings, their silent stairwells, their closed doors, their elevators – the sense of mystery and strangeness they exude, the fascination they hold for me, rooted in childhood: following my mother into places like these, to doctors’ offices, to administrative appointments, or into situations I didn’t quite understand. It was as if entire worlds were hidden behind those doors, in those anonymous corridors – silent, labyrinthine, seemingly endless.

    Inner courtyards in the city, that I imagine as resting places – brief halts in an endless, eternal wandering through a maze.

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  • Vouloir se perdre / The desire to get lost (2014)

    FRANÇAIS

    Je me perds dans les impasses et les chemins semi-privés qui bordent le parc Sainte-Marie. Jardins et garages, flaques d'eau, gravier. Je fixe, fasciné sans savoir pourquoi, les fenêtres obscures, qui ne révèlent rien, du lycée. Son béton qui a la même couleur que le ciel, blanchâtre, opaque, à la fois vide et qui semble lourd de quelque chose, de quelque menace.

    Rue du Vieil Aître, je photographie une vieille maison à la verrière cassée, envahie de branches griffues. Son crépi est sale, noirâtre. Les volets peints en bleu comme ceux des maisons balnéaires dans l'ouest de la France. Ils sont fermés sur des pièces probablement vides, inhabitées, qui n'ont pas vu la lumière depuis des années.

    Je me retrouve dans des cours d'immeubles où je n'ai rien à faire, rien qui puisse justifier ma présence. Dans des immeubles de bureaux ou de logements. Une plaque signale ici le cabinet d'un médecin. Lieux de mille vies qui se rejoignent dans le fait de ne pas être la la mienne. Couloirs lumineux et baignés de soleil – ou bien obscurs, silencieux, attirants parce qu'ils évoquent pour moi quelque chose comme le sommeil, la sécurité.

    Derrière les portes cochères, d'innombrables immeubles protégés des regards, dont on se demande à quoi ils ressemblent exactement, à quoi rêvent leurs occupants.

    Je longe les voies rapides qui bordent le centre-ville, poursuivant mes circonvolutions toujours plus larges, mon exil toujours plus grand vers des zones anonymes. Il n'est plus question de nostalgie ou de pèlerinage, mais de fuite, d'une quête incessante de nouveaux quartiers déserts et silencieux que je ne connais pas et où je ne veux que me perdre temporairement, pour n'y jamais revenir.

    Il faut vouloir se perdre pour découvrir des rues et des passages transversaux, étroits, que l'on avait jamais remarqués. D'où viennent ceux qui vivent là ? Comment y sont-ils arrivés eux-mêmes ? Existent-ils seulement ? Ces habitants des confins ne sont après tout qu'hypothétiques : je ne croise absolument personne.

    Cheminées de briques rouges. Volets en bois, à la peinture lépreuse. Arrière-cours et parkings où s'entassent bizarrement des boîtes aux lettres – peut-être leurs propriétaires se sont-ils concertés pour ne plus être joignables ; pour intensifier encore leur isolement. C'est ce que je ferais à leur place.

    Au milieu exact d'une maison, une fenêtre absurdement murée, seule parmi d'autres. Des câbles électriques qui zèbrent le ciel, vont d'une maison à l'autre, longent les murs, entrent enfin dans des fenêtres noires qu'aucune vitre ne ferme plus depuis longtemps.

    Au bord du canal, parmi les feuilles mortes et les passerelles métalliques, je regarde un jeune homme et une jeune femme transporter de petits meubles. Bouffée d'envie, à nouveau. Je traverse et m'enfonce dans d'autres ruelles. Certaines cours voient, le long des murets, pousser des rosiers sauvages. Encore des boîtes aux lettres ; certaines sont barrées, scellées de ruban adhésif noir. Ces maisons sont du même crépis beige sale que celle de mes grands-parents. Une nuance qui a elle seule évoque l'après-guerre, les caves humides, l'odeur de la terre. Il me suffit de la voir pour être triste. D'une tristesse préférable à de nombreux plaisirs.

    Abords de la Villa Majorelle, à la nuit tombée. Immeubles Art-Déco, aux couleurs pastel ; des couleurs douces, féminines, qui encore une fois évoquent le sommeil. Je m'arrête devant un bâtiment recouvert de crépi brun, sale comme une vieille moquette, aux fenêtres en verre armé qui ne laissent échapper qu'une lumière laiteuse et faible, attirante comme le néant.

    ENGLISH

    I lose myself in the dead ends and semi-private paths that border Sainte-Marie Park. Gardens and garages, puddles and gravel. I stare, fascinated without knowing why, at the dark windows of the high school. They reveal nothing. Its concrete is the same color as the sky – whitish, opaque – both empty and seemingly heavy with something, with some kind of threat.

    On Rue du Vieil Aître, I photograph an old house with a broken glass roof, overrun by clawing branches. Its plaster is dirty, blackish. The shutters are painted blue like seaside houses in western France. They are closed over rooms likely empty and uninhabited, untouched by light for years.

    I find myself in building courtyards where I have no business, nothing to justify my presence. Office or apartment buildings. A plaque here indicates a doctor’s practice. Places of a thousand lives that share one thing: not being mine. Corridors flooded with sunlight – or else dark, silent, alluring because they evoke something like sleep and safety to me.

    Behind carriage doors, countless buildings shielded from view. One wonders what they truly look like, what their occupants dream of.

    I follow the expressways skirting the city center, widening my path in ever larger spirals, a growing exile into anonymous zones. There is no longer any question of nostalgia or pilgrimage, but of flight – an endless search for new, deserted, silent neighborhoods I don’t know and where I want only to lose myself briefly, never to return.

    You must want to get lost to discover streets and narrow side passages you never noticed before. Who lives here? How did they get here themselves? Do they even exist? These fringe-dwellers are, after all, hypothetical: I don’t see a single soul.

    Red brick chimneys. Wooden shutters with peeling paint. Backyards and parking lots where mailboxes are strangely clustered together – perhaps their owners have agreed to no longer be reachable, to deepen their isolation. That’s what I would do in their place.

    In the exact middle of a house, a single bricked-up window, absurd among others. Electrical wires stripe the sky, run from one house to another, snake along walls, and finally enter black windows long since missing their glass.

    By the canal, among dead leaves and metal footbridges, I watch a young man and a young woman carry small pieces of furniture. A sudden rush of longing. I cross over and vanish into more alleyways. In some courtyards, wild rose bushes grow along low walls. More mailboxes – some crossed out, sealed with black tape. These houses are covered in the same grimy beige plaster as my grandparents’ house. A color that alone evokes the post-war era, damp cellars, the smell of earth. Just seeing it makes me sad. A sadness preferable to many pleasures.

    Outskirts of the Villa Majorelle, at nightfall. Art Deco buildings in pastel tones; soft, feminine colors that again evoke sleep. I stop in front of a building covered in brown plaster, filthy like old carpet, with wired glass windows that let out only a weak, milky light – something as alluring as the void.

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  • Effluves / Faint smells (2007)

    FRANÇAIS

    Les rues oubliées de Nancy, la nuit, avec leurs immeubles obscurs, l'hôpital central et ses grilles menaçantes, les jardins ouvriers, les ruelles, forment une ville secrète que ne cachent qu'aux touristes la Place Stanislas et les quelques hauts lieux du centre. Revenir à Nancy par ces rues désertes, de nuit, m'a toujours mis mal à l'aise, comme quelque chose qui sent vaguement la mort. Qui sent presque au sens propre – car j'ai toujours assimilé Nancy à l'odeur de la terre, d'une cave ou d'égouts, une odeur légère, presque imperceptible, et d'une profonde tristesse.

    Un lundi blafard au parc. Les allées sont désertes, à l'exception d'un paon, qui incompréhensiblement se promène en liberté. Quelques maigres effluves, mélange de végétation, de bière, de tabac, de déjections animales et de parfum, me frappent et évoquent en moi des images indescriptibles, à la limite de la conscience, incroyablement puissantes ; et j'ai alors l'impression d'être un prisonnier évadé, certain d'être rapidement repris, et cette pensée m'effraye.

    Il arrive que je marche dans les rues d'une ville quelconque, et soudain me monte au nez un effluve de tabac, l'odeur fantôme de la bière, les émanations d'une cuisine ; et me reviennent immédiatement la cité universitaire, la nuit vite tombée en automne, et les filles presque inconnues dont je partageais les repas dans la cuisine commune. Cette vie où chacun se sentait, et était, de fait, un étranger, où chacun n'était que de passage et où par conséquent il était possible d'aborder n'importe qui et de lui proposer de partager un repas ou une soirée paisible, sans que cela n'étonne personne. En une fraction de seconde, avant le moindre mot n'ait le temps de naître dans ma conscience, tout cela m'envahit à m'en briser le cœur, et je dois, sans rien montrer à celui ou celle qui m'accompagne et qui ne le comprendrait pas, tout oublier encore une fois.

    ENGLISH

    The forgotten streets of Nancy at night, with their dark buildings, the central hospital and its threatening gates, the workers’ gardens, the alleyways, form a secret city that only the Place Stanislas and a few prominent spots in the center hide from tourists. Returning to Nancy by these deserted streets at night has always made me uneasy, like something vaguely smelling of death. Almost literally – for I have always associated Nancy with the smell of earth, of a cellar or sewers, a faint, almost imperceptible scent, and a deep sadness.

    A pale Monday at the park. The paths are deserted, except for a peacock, inexplicably roaming free. A few faint smells – a mix of vegetation, beer, tobacco, animal droppings, and perfume – strike me and evoke in me indescribable images, at the edge of consciousness, incredibly powerful; and then I feel like an escaped prisoner, certain to be caught soon, and this thought frightens me.

    Sometimes I walk through the streets of some random city, and suddenly a whiff of tobacco rises to my nose, the ghostly smell of beer, the emanations of a kitchen; and immediately the university dorm comes back to me, the night falling quickly in autumn, and the girls I barely knew with whom I shared meals in the common kitchen. That life where everyone felt – and was – in fact, a stranger, where everyone was just passing through, and where it was therefore possible to approach anyone and invite them to share a meal or a quiet evening, without it surprising anyone. In a fraction of a second, before a single word can form in my mind, all this overwhelms me to the point of breaking my heart, and I must, without showing anything to the one who is with me and would not understand, forget it all once again.

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  • Benoît

    FRANÇAIS

    Je l'avais suivi dans sa cité universitaire déserte et obscure, à proximité du campus. Nous n'avions rien de particulier à faire chez lui ; peut-être voulait-il seulement me montrer l'étendue de sa solitude, le demi-enfer de pénombre et de silence où il ressassait sa jeunesse ratée et les innombrables échecs encore à venir qu'il pressentait. Sans être beaucoup plus âgé que moi, il était déjà empâté par l'alcool et la paresse, mal fagoté et sale, affichant consciemment ou non son renoncement à ne serait-ce que faire illusion, à dissimuler sa marginalité - une marginalité anonyme, méconnue et discrète, celle des enfants perdus de la classe moyenne, qui est la plus honteuse et dont on ne se remet jamais.

    ENGLISH

    I had followed him into his deserted and shadowy student housing near the campus. We had nothing in particular to do at his place; perhaps he only wanted to show me the extent of his solitude, the half-hell of dimness and silence where he brooded over his failed youth and the countless future failures he already sensed. Though he wasn’t much older than me, he was already bloated from alcohol and laziness, sloppily dressed and unclean, consciously or not displaying his refusal to even keep up appearances, to hide his marginality – a marginality that was anonymous, overlooked, and quiet, the kind that belongs to the lost children of the middle class, the most shameful kind, the kind you never recover from.

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  • Absence totale de ciel / Total absence of sky (2000)

    FRANÇAIS

    Des couloirs à l'éclairage tantôt cru et aveuglant, tantôt insuffisant et sinistre, que je revois en rêve, et où je me perds avec une excitation morose. Escalators, locaux techniques, passages de service. Le bruit des systèmes de ventilation, léger mais constant. Un grondement sourd comme celui d'une machine paisible dont les clients qui déambulent feraient eux-mêmes partie. J'y errais en fin d'après-midi, lisant interminablement la presse dans les allées du Monoprix, déambulant entre les rayonnages impeccables. La lumière des néons, l'absence totale de ciel me reposaient et me rassuraient.

    ENGLISH

    Corridors whose lighting was sometimes harsh and blinding, sometimes dim and sinister, that I revisit in dreams and where I lose myself with a kind of morose excitement. Escalators, technical rooms, service passages. The sound of ventilation systems, light but constant. A dull hum, like that of a peaceful machine, of which the wandering customers seemed to be a part themselves. I would wander there in the late afternoon, endlessly reading the newspapers in the aisles of the Monoprix, drifting between the impeccable shelves. The neon lighting, the complete absence of sky, soothed and reassured me.

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  • Salle informatique / Computer room

    FRANÇAIS

    À Nancy, à la fac, je cherche une salle informatique mais tout est bondé. Je suis aussi dans mon appartement, seul. Mon père m'appelle au téléphone, je sais qu'il va m'apprendre la mort de ma mère, et c'est ce qu'il fait, en me demandant de prendre le train plus tôt. Une partie de moi est effondrée, l'autre totalement indifférente. C'est l'indifférence qui prend le dessus. Je continue ma journée à Nancy comme si de rien n'était, en attendant l'heure prévue de mon train pour rentrer.

    ENGLISH

    In Nancy, at university, I'm looking for a computer room but everything is packed. I'm also in my apartment, alone. My father calls me on the phone, I know he's going to tell me about my mother's death, and that's what he does, asking me to take the train earlier. Part of me is devastated, the other part completely indifferent. Indifference takes over. I continue my day in Nancy as if nothing had happened, waiting for my train to go home.

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  • Marcher sans trêve / Walking without end

    FRANÇAIS

    Rues sans histoire, aux volets fermés. Tout a l'air vieux, fatigué et sale ; en d'autres termes, réel ; inhospitalier, voire hostile, mais bien réel, comparé à la propreté factice et à la convivialité factice des quartiers touristiques. Je ne croise que peu de passants. J'imagine leur absence totale et le silence encore plus grand, la paix encore plus grande des dimanches, des grandes vacances. Je longe des murs à hauteur d'homme qui cachent des jardins, des endroits où peuvent jouer et grandir des enfants. Des lieux où l'on peut s'arrêter de marcher sans trêve. Des murs qui cachent un repos qui m'est inaccessible.

    ENGLISH

    Streets without stories, with shutters closed. Everything looks old, tired, and dirty – in other words, real; inhospitable, even hostile, but far more real than the fake cleanliness and forced friendliness of tourist districts. I pass only a few people. I imagine their total absence, the even deeper silence, the even greater peace of Sundays, of long summer holidays. I walk along low walls, chest-high, hiding gardens – places where children might play and grow. Places where one could stop walking without end. Walls that conceal a kind of rest that remains out of reach for me.

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  • Arrivée / Arrival

    FRANÇAIS

    Quelques extraits de mes journaux intimes de jeunesse :

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    1998

    J'ai emprunté à ma sœur une cassette où elle a enregistré, à la radio, plusieurs épisodes à la suite d'une émission comique. Je l'écoute dans ma chambre, en boucle, et dans la voiture où mes parents m'emmènent à Nancy pour trouver un appartement. Depuis des années je n'écoute que des musiques étranges, glaciales, inamicales et impartageables. Ces voix humaines, à la radio, avec ce son étouffé et maigre, perclus de parasites, me rappellent, je ne sais pourquoi, RTL qui passait en permanence dans la maison de ma grand-mère.

    Je m'imaginais prendre de nouvelles habitudes, de citadin. Me lever le matin en écoutant les nouvelles ou un débat quelconque, participant ne serait-ce qu'en tant qu'auditeur à une vie plus vaste que la mienne, celle de la nation entière. Mes années de jeunesse à Sarreguemines me paraissent, à ce moment-là, une lente et ennuyeuse préparation à la vraie vie, à la grande ville – quelque chose qui s'apparentait à une montée au front.

    J'éprouvais une excitation sans objet, mais profonde, en arrivant en voiture et en voyant défiler, à l’entrée de la ville, les vitrines des magasins et des services, des restaurants à kebab, des garages automobiles. Le décor n'avait rien de spectaculaire ni même d'engageant, et c'est paradoxalement la raison même pour laquelle Nancy m'a immédiatement ensorcelé ; je n'avais précisément pas l'impression d'être dans un décor, dans une ville se mettant elle-même en scène, ou une reconstitution pour touristes et citoyens post-modernes, mais dans un lieu réel, simplement et incroyablement réel, avec sa banalité, ses incohérences et ses redondances, et une résistance à se livrer proportionnelle à tout ce que je le savais receler.

    [...]

    Je marche dans la ville. J'accumule en moi, sans en avoir conscience, d'innombrables images de saleté et de grisaille, de décrépitude ; des murs noircis par la pollution et l’humidité ; des volets de fer rouillés ; des fleurs à l’agonie dans les jardins bordant les maisons. Ces visions me hanteront pour toujours.

    [...]

    Première visite à l’IUT pour des formalités. Temps automnal. Une nana me branche dès mon arrivée, s’appelle Sabrina et quand nous parlons musique, elle prétend connaître tout ce dont je lui parle. On va boire un café chez elle, à la Cité U, puis une bière chez moi. Nous sympathisons même si je ne sais pas trop sur quel pied danser.

    La Rentrée à l’IUT : amphithéâtre bondé, première rencontre avec monsieur P. qui me fait l’effet d’un fou, première fois aussi que je vois Céline qui me plaît immédiatement. En sortant, des mecs me serrent la main en me disant quelque chose comme « Il va falloir se serrer les coudes ». En effet nous sommes moins d’une dizaines de garçons sur toute la promo.

    Le soir, ma voisine de palier Émilie tape à ma porte. Je suis en train de regarder la télé en mangeant des petits écoliers, mais elle m’invite à boire une bière chez elle avec sa sœur. L’appartement est minuscule et les cartons ne sont pas encore défaits. On se raconte vaguement nos vies respectives. Je ne sais pas trop quoi leur raconter. Nous sortons boire un café dans le pub irlandais en face de l’immeuble. Je les écoute discuter toutes les deux, de leurs vies, en détails ; ma présence n’a pas l’air de les gêner. Émilie a perdu son père il y a deux ans, c’était un tyran domestique. Son frère se drogue depuis l’âge de 12 ans. Il l’a battue avec un bâton de bois, un jour. Elle est tombée enceinte d’elle ne sait pas qui, est sortie avec un homme de 37 ans, etc. Elles m’avouent finalement qu’elles ne sont pas sœurs. Je les observe et me sent un peu perdu face à ces filles paumées pour lesquelles je ne peux rien ; ni moi ni personne d’autre.

    [...]

    Après-midi de parrainage, par les 2ème années, qui nous emmènent dans un bistrot rue de Laxou. Ne sachant pas comment gérer le fait que des gens que je ne connais pas me parlent gentiment, je fais la gueule et m’efforce d’ignorer tout le monde, conscient de mon ridicule et incapable de faire autrement.

    1999

    Je me réveille à Nancy, à 7h40, il pleut et il fait sombre, les voitures bouchonnent dans les rues. Une rentrée dans les règles de l’art.

    Vers 10h je vais traîner à l’IUT, où il n’y a rien ni personne. Je passe à tout hasard chez Lætitia ; elle est là et nous nous retrouvons comme si nous nous étions quittés la veille. Jules arrive, qui a emménagé juste dans l’appartement du dessous. Nous passons l’intégralité de la journée à picoler, chez elle puis à la Cité U, où je retrouve les autres filles. Sandra lève un toast en mon honneur : « à toutes les filles que tu n’auras pas ».

    La rentrée proprement dite a lieu à 14h, amphithéâtre Gallé, qui est bondé. Nous nous mettons au tout premier, contre les murs, mêlés aux profs. Renaud L. est aussi froid et râleur qu’en juin, et félicite tous ceux qui sont passés en deuxième année, « même si tous ne le méritent pas ».

    2000

    Je suis à Nancy et le temps est gris, pluvieux, ce qui me convient parfaitement. Je dépose mon dossier à la fac de Lettres, le matin, et apprends que je n'aurai de réponse (quant à mon entrée directement en deuxième année de DEUG) qu'à la mi-septembre. Ensuite je vais sonner chez Lydie, qui est chez elle. Nous buvons du thé, mangeons des morceaux de gâteau et des tartines de Nutella.

    ENGLISH

    Some excerpts from my teenage diaries:

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    1998

    I borrowed a cassette from my sister on which she’d recorded several episodes of a comedy show from the radio. I listen to it on repeat in my room, and in the car as my parents drive me to Nancy to look for an apartment. For years, I’ve listened only to strange, cold, unfriendly, and unsharable music. These human voices, on the radio, with that muffled and thin sound, full of static, reminded me – though I don’t know why – of RTL, which used to play constantly in my grandmother’s house.

    I imagined myself picking up new habits, urban habits. Getting up in the morning and listening to the news or some random debate, participating – if only as a listener – in a life broader than my own, the life of the entire nation. At that moment, my youthful years in Sarreguemines seemed like a long and boring preparation for real life, for the big city – something like going off to the front.

    I felt a deep, objectless excitement as we arrived in the car and I saw, at the city’s edge, the storefronts of shops and services, kebab restaurants, auto garages. The scenery was nothing spectacular or even inviting, and that was precisely the reason why Nancy instantly enchanted me; I didn’t feel I was in a "setting", a self-aware city staging itself, or a reconstruction for tourists and postmodern citizens – but in a real place, simply and incredibly real, with all its banality, its incoherence and repetition, and a resistance to revealing itself that was proportional to everything I knew it held within.

    [...]

    I walk through the city. Without realizing it, I accumulate in myself countless images of filth and greyness, of decay; walls blackened by pollution and damp; rusty metal shutters; dying flowers in the gardens lining the houses. These visions will haunt me forever.

    [...]

    First visit to the IUT for administrative stuff. Autumn weather. A girl hits on me as soon as I arrive – her name’s Sabrina – and when we talk music, she claims to know everything I mention. We go for coffee at her place in the student residence, then a beer at mine. We hit it off, though I’m not quite sure what to make of it.

    First day of classes at the IUT: packed lecture hall, first encounter with Mr. P., who strikes me as completely mad; first time I see Céline, who I instantly like. When we leave, some guys shake my hand and say something like "We’re going to have to stick together." There are barely ten guys in the entire year group.

    That evening, my next-door neighbour Émilie knocks on my door. I’m watching TV and eating Petits Écoliers, but she invites me over for a beer with her "sister." The flat is tiny and the boxes are still unpacked. We vaguely share stories about our lives. I don’t really know what to say. We go have coffee at the Irish pub across the street. I sit there listening as they talk in detail about their lives; my presence doesn’t seem to bother them. Émilie lost her father two years ago – he was a domestic tyrant. Her brother’s been doing drugs since he was 12. He once beat her with a wooden stick. She got pregnant and doesn’t know by whom, dated a 37-year-old man, and so on. Eventually they tell me they’re not actually sisters. I watch them and feel a little lost in front of these troubled girls I can do nothing for – nor can anyone else.

    [...]

    Afternoon initiation organised by the second-years, who take us to a bar on rue de Laxou. Not knowing how to deal with people I don’t know being nice to me, I put on a sulky face and try to ignore everyone, fully aware of how ridiculous I am and unable to do otherwise.

    1999

    I wake up in Nancy at 7:40 AM. It’s raining and dark, and the streets are clogged with traffic. A textbook start to the year.

    Around 10 I go wander around the IUT, where there’s nothing and no one. On a whim I stop by Laetitia’s place; she’s home, and we pick up as if we’d never been apart. Jules shows up – he’s moved into the apartment just below hers. We spend the entire day drinking, first at her place and then at the student residence, where I meet up with the other girls. Sandra raises a toast in my honour: "To all the girls you’ll never have."

    The actual start of the year is at 2 PM, in the Gallé lecture hall, which is packed. We sit in the very front, next to the professors. Renaud L. is just as grumpy and cold as he was in June, and congratulates everyone who made it to second year – "even if not all of you deserve it."

    2000

    I’m in Nancy, and the weather is grey and rainy, which suits me perfectly. In the morning I drop off my application at the Faculty of Arts, and learn I won’t get a response (about entering directly into the second year of the DEUG) until mid-September. Then I ring Lydie’s doorbell – she’s home. We drink tea and eat pieces of cake and Nutella on toast.

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  • Décor à l'abandon / Abandoned scenery (2000)

    FRANÇAIS

    En me promenant, un dimanche, et en passant par le parc Sainte-Marie puis dans la rue où habitait Laetitia je réalise que je ne vis plus réellement dans la même ville. Tant de choses et de lieux qui ont été oubliés, désertés. Les quartiers environnants où je passais mon temps, près de la Taverne Flamande, à la cité Médreville, et aux abords du parc Sainte-Marie, tout cela a été oublié, relégué. La vieille ville. Les jardins d'ouvriers et les entrepôts déserts à l'entrée de Maxéville – aujourd'hui si lointains, inatteignables ; qu'irais-je bien y faire ? Et avec qui y aller ?

    J'aurais voulu retourner à la cité universitaire et et marcher seul dans les couloirs, que j'imaginais toujours vides ; repasser devant les portes désormais closes des chambres où il y a des millions d'années, quelqu'un qui portait mon nom dormait dans des lits appartenant à d'autres, lisait, se cachait. J'aurais voulu rester un peu dans les douches et les cuisines collectives, respirer leur silence et la légère odeur d'humidité, de vétusté qui devait y régner. C'est dans ces lieux où je n'avais rien à faire que j'avais appris ce qu'est la fraternisation avec des inconnus et des étrangers, quand on se sent un inconnu et un étranger soi-même. Où j'avais appris le va et vient des gens, l'imprévu, le sommeil au milieu des autres. Les rares fois où j'y étais effectivement retourné par la suite, mon fantasme s'était réalisé, comme par un cadeau de la vie, cadeau empoisonné probablement ; je m'y étais trouvé à peu près seul, comme si tout le monde avait quitté les lieux ; un décor laissé à l'abandon après la pièce.

    ENGLISH

    While walking one Sunday, passing through Sainte-Marie Park and then down the street where Laetitia  used to live, I realized that I no longer truly live in the same city. So many things and places have been forgotten, deserted. The surrounding neighborhoods where I used to spend my time – near the Taverne Flamande, the Médreville student residence, and around Sainte-Marie Park – all of that has been forgotten, relegated. The old town. The community gardens and abandoned warehouses at the entrance to Maxéville – now so distant, unreachable; what would I even go there for? And with whom?

    I had wanted to return to the university residence, to walk alone down its corridors, which I always imagined empty; to pass once more by the now-closed doors of rooms where, millions of years ago, someone bearing my name slept in beds that belonged to others, read, hid away. I wanted to linger for a while in the communal showers and kitchens, to breathe in their silence and the faint scent of dampness, of age, that must have lingered there.

    It was in those places where I had no reason to be that I learned what it meant to bond with strangers and foreigners, when you yourself feel like a stranger and a foreigner. Where I learned about people coming and going, the unexpected, sleeping among others. The few times I did return later on, my fantasy came true – as if life had granted me a gift, perhaps a poisoned one; I found myself more or less alone there, as if everyone had left the premises – like a set abandoned after the play.

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  • Fantôme d'obsession (2005) / The ghost of an obsession (2005)

    FRANÇAIS

    Je passe des matinées, des journées entières à errer dans les rues de Nancy sur Google Street View. Des rues que je ne connais pas, que je n'ai jamais vues, et dont je sais que je n'y marcherai jamais. Une expérience désincarnée et morose qui me suffit. Depuis longtemps mon rapport à Nancy n'a plus rien de charnel ni de vrai, il n'est plus ni expérience, ni même souvenir d'une expérience, il n'est même plus une obsession sincère, mais un fantôme d'obsession.

    ENGLISH

    I spend mornings, whole days, wandering the streets of Nancy on Google Street View. Streets I don’t know, that I’ve never seen, and that I know I’ll never walk down. A disembodied, joyless experience that is enough for me. For a long time now, my connection to Nancy has had nothing carnal or real about it anymore; it is no longer an experience, nor even the memory of an experience – it’s not even a sincere obsession anymore, but the ghost of an obsession.

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  • Vitrines vides / Empty storefronts

    FRANÇAIS

    Rue de Mon-Désert. Fenêtres opaques. Magasins fermés. Vitrines vides qui laissent deviner des arrière-boutiques où l’on aimerait se réfugier, se cacher comme pour toujours. Je longe une vitrine vide qui donne sur un mur lui-même percé de petites fenêtres opaques en verre armé. Un espace absurde, une répétition, une ouverture qui ne donne sur rien. Me revient un rêve où je me perdais dans une gare déserte. Je finissais dans un bistrot aussi sinistre que tout le reste. La porte des toilettes donnait sur un couloir étroit aux murs nus. D'autres portes, dans ce couloir, menaient à des cabinets, d'autres à des réduits minuscules et vides, dont je comprenais qu'il s'agissait pour certains de logements. Je voulais ressortir, mais toutes les portes menaient à des toilettes ou à des pièces vides, je tournais en rond dans un espace entièrement fermé et aberrant, l'issue vers le bistrot avait disparu.

    ENGLISH

    Rue de Mon-Désert. Opaque windows. Closed shops. Empty storefronts hinting at backrooms one might long to hide in – forever, perhaps. I walk past a vacant storefront, behind which stands a wall, itself punctuated by small opaque windows made of wired glass. An absurd space, a repetition, an opening that opens onto nothing. It brings back a dream – I was lost in a deserted train station. I ended up in a bar as bleak as everything else. The restroom door led to a narrow corridor with bare walls. Other doors along that corridor opened into toilet stalls, or into tiny, empty closets that I came to understand were meant, for some, to be dwellings. I wanted to get out, but every door led either to a bathroom or to an empty room. I kept circling through a space that was entirely enclosed and senseless. The way back to the bar had vanished.

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  • Passé Présent

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  • Baies vitrées / Large windows

    FRANÇAIS

    J’emménage dans un appartement minuscule et vieillot, entièrement fait de baies vitrées, en haut d’un petit escalier, le tout en façade d’immeuble dans une grande rue, comme la rue Saint Jean à Nancy. On entre pas avec une clé mais avec une carte magnétique qu’on passe dans un lecteur, comme à l’hôtel. Ce système me laisse un peu perplexe et m’inquiète vaguement, ne me semblant pas très fiable. Je découvre les lieux avec la femme de l’agence immobilière, comme pour la première fois, alors que ce n’est pas une visite ; je vais bel et bien y habiter. Ensuite je parle avec une ancienne locataire, essayant de lui poser des questions sur ce système de carte magnétique, mais ses réponses sont vagues, évasives voire sans rapport avec ce que je lui demande, comme si elle était trop perturbée par quelque chose pour se concentrer sur le sujet. Un peu plus tard encore je vois une petite fête, ou un genre de cocktail, devant mon appartement, sur une plateforme de béton – comme si mon appartement n’était plus au même endroit qu’avant, mais installé maintenant sur un grand escalier de béton avec des rambardes métalliques, comme une loge de concierge, entre deux étages et en extérieur, ou avant d’arriver à l’entrée d’un immeuble.

    Je déambule un peu dans mon nouvel appartement, qui est maintenant meublé, sans qu’il soit très clairement défini si ce sont mes meubles, ou des meubles qui étaient déjà là – en tous cas ils sont vieillots, type buffet massif en bois sombre, comme chez mes grands parents, enfant, et encore une fois c’est un décor dans lequel je me sens bien et me réjouis de vivre désormais. L’appartement est petit mais tout est beau et semble à sa place. La lumière est celle d’un beau coucher de soleil. Je vois dans la cuisine (la seule pièce séparée du reste par des cloisons, et où sont installées des tables qui ressemblent à celles de la cafétéria du CORA) les restes de repas et de vaisselle sale des occupants précédents, comme s’ils venaient de partir, mais cela ne me choque pas.

    ENGLISH

    I move into a tiny, old-fashioned apartment, whose walls are made entirely of large glass panels, at the top of a small staircase, all facing the front of a building on a busy street – something like Rue Saint Jean in Nancy. You don’t enter with a key but with a magnetic card that you swipe through a reader, like in a hotel. This system leaves me a bit perplexed and vaguely uneasy, as it doesn’t seem very reliable. I explore the place with the woman from the real estate agency, as if for the first time, even though it’s not a visit – I’m really going to live there. Then I talk to a former tenant, trying to ask her questions about the magnetic card system, but her answers are vague, evasive, or even unrelated to what I’m asking, as if she’s too disturbed by something to focus on the topic.

    A little later, I see a small party, or some kind of cocktail event, in front of my apartment, on a concrete platform – as if my apartment had moved from its original place and was now set on a large concrete staircase with metal railings, like a concierge’s lodge, between two floors and outside, or just before entering a building.

    I wander a bit in my new apartment, which is now furnished, though it’s not clear whether the furniture is mine or was already there – in any case, it’s old-fashioned, like a massive dark wooden sideboard, reminiscent of my grandparents’ house when I was a child. Once again, it’s a setting where I feel comfortable and happy to live. The apartment is small but everything is beautiful and seems to be in its place. The light is that of a beautiful sunset. I see in the kitchen (the only room separated from the rest by walls, and where tables that look like those from the CORA cafeteria are installed) leftovers and dirty dishes from previous occupants, as if they had just left – but this doesn’t bother me.

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  • Exil / Exile (2012)

    FRANÇAIS

    Une rue sinistre, qu'on dirait abandonnée et inhabitée depuis une quelconque guerre. Partout, de vieux volets métalliques perpétuellement fermés. Les barreaux aux fenêtres des rez-de-chaussée évoquent des images de prisons, d'internats vieillots et humides, de jeunesse inconfortable et triste.

    Sigrid vivait là, et c'était le décor parfait pour son exil intérieur dans la pauvreté et l'humiliation, dont je me demandais à quel degré il était volontaire. Pour arriver à son appartement il fallait emprunter, à travers des couloirs étroits et mal éclairés, un trajet tortueux qui donnait l'impression de s'enfoncer dans des bas-fonds secrets ; un labyrinthe invisible depuis la rue, menant à des enfers privés, insoupçonnables.

    J'ai gardé, au fil des années, ses adresses successives dans un répertoire. Elles forment un pauvre itinéraire, peu parlant, mais qui comme les numéros de téléphone ou les bribes de conversation dans un dossier d'archives, sont les seules choses tangibles auxquelles je puisse me raccrocher.

    ENGLISH

    A grim street, seemingly abandoned and uninhabited since some forgotten war. Everywhere, old metal shutters permanently closed. The bars on the ground-floor windows evoked images of prisons, of damp, outdated boarding schools, of an uncomfortable and sorrowful youth.

    Sigrid lived there, and it was the perfect setting for his inner exile into poverty and humiliation, the degree to which it was voluntary I often wondered. To reach his apartment, you had to follow a tortuous path through narrow, poorly lit corridors, giving the impression of descending into hidden depths; an invisible labyrinth from the street, leading to private, unsuspected hells.

    Over the years, I kept his successive addresses in a notebook. They form a poor itinerary, scarcely meaningful, but like old phone numbers or scraps of conversation in an archive file, they are the only tangible things I have left to hold on to.

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  • Rue de Maréville

    FRANÇAIS

    J'ai réalisé quelque chose cette semaine : le rêve est plus réel que la veille. La vie diurne, la vie quotidienne, la vie réputée réelle, est qui objectivement est évidemment réelle, ne paraît pourtant pas réelle ; elle a l'air d'un rêve cotonneux, répétitif, grisâtre, où rien n'a vraiment d'importance ou de poids, tant nous sommes pris dans des habitudes, des automatismes, des situations stéréotypées qui ne demandent aucune attention véritable ; dans une pauvreté d'existence ; et nous nous perdons dans des rêveries, des fantasmes, des projets, des fictions, du matin au soir, pour échapper à cela.

    À l'inverse, dans les rêves, on ne rêvasse pas : on est bien là, on est attentif, on expérimente le monde dans toute sa réalité, toute son intensité. Les décors, les objets, les gens, les situations. On vit l'instant en pleine conscience.

    Cela m'a fait penser à cette expérience récente alors que j'étais en voiture avec France vers ce bar où avait lieu une soirée. Nous étions passés, juste après la tombée de la nuit, dans cette longue rue de Maréville, discrète, paisible, qui va de Laxou à Nancy, et où l'on ne s'arrête pas si l'on a rien à y faire ; un pur lieu de passage auquel on ne prête habituellement pas attention. Elle était peu éclairée et j'avais eu l'impression d'être entré dans une zone étrange, délabrée, désertée, anarchique, une bulle de calme entourée de larges boulevards et de voies rapides.

    Les maisons de ville aux crépis sales, noircis par le temps et la fumée, ou aux couleurs brunâtres, terreuses, m'avaient rappelé la campagne et évoqué, comme toujours, les photos sépia, le passé, la terre meuble d'une tombe. Ces maisons étaient parfois à moitié cachées au fond de petits jardins, ou derrière des murets de béton comme chez mes grands-parents quand j'étais enfant.

    Des parkings sauvages et des terrains vagues, herbeux, abandonnés, entre des maisons de ville – un gâchis d'espace proprement miraculeux à notre époque d'optimisation forcenée.

    Même les résidences neuves, modernes, au sens hideux du terme, avaient quelque chose de confortable, bordélique, accueillant, comme le reste de la rue. Les balcons étaient encombrés de plantes vertes, de parasols, de mobilier de jardins, j'avais eu l'impression de retrouver le bric à brac de mon enfance, chez mes parents ou ma grand-mère maternelle.

    La dernière chose qui m'avait marqué était ce vieil homme assis en train de lire, parfaitement visible à travers une baie vitrée, à un quelconque étage d'un immeuble moderne – peut-être un EHPAD, d'ailleurs. Le contraste entre l'obscurité presque totale de la rue où nous passions en voiture et la chaleur, la lumière, la paix qui régnait derrière cette vitre, m'avait saisi.

    Il faudrait réussir à reproduire à volonté cette expérience mentale d'attention aiguë, de sensibilité exacerbée à l'environnement, cette impression de réel.

    ENGLISH

    I realised something this week: dream is more real than being awake. Day‑time life, everyday life – the life we agree is "real" and which, objectively, obviously is real – doesn’t feel real; it resembles a fuzzy, repetitive, greyish dream in which nothing truly matters or carries weight, because we’re trapped in habits, automatisms, stereotyped situations that demand no genuine attention, trapped in the poverty of mere existence. From morning till night we lose ourselves in daydreams, fantasies, plans, fictions, just to escape it.

    By contrast, in dreams we don’t drift – we are fully present, alert, experiencing the world in all its reality and intensity: the settings, the objects, the people, the situations. We live the moment in complete awareness.

    It reminded me of a recent moment when I was in the car with France heading to a bar for an evening out. Just after nightfall we drove down that long Rue de Maréville – quiet, discreet, running from Laxou to Nancy – where you never stop unless you have business there, a pure passageway that usually draws no notice. Dimly lit, it felt as though I had entered a strange, dilapidated, deserted, anarchic zone, a bubble of calm surrounded by wide boulevards and expressways.

    The townhouses, their stucco façades grimy, blackened by time and smoke, or painted in brownish, earthy tones, reminded me of the countryside and evoked, as always, sepia photographs, the past, the loose soil of a grave. Some houses were half‑hidden at the back of small gardens or behind concrete walls like the ones at my grandparents’ when I was a child.

    There were informal parking lots and grassy, abandoned vacant lots between the houses – a positively miraculous waste of space in our age of relentless optimisation.

    Even the new, "modern" apartment blocks – in the ugliest sense of the word – had something comfortable, messy, welcoming about them, like the rest of the street. Balconies were heaped with green plants, parasols, garden furniture; I felt I had recovered the jumble of my childhood, at my parents’ place or my maternal grandmother’s.

    The last thing that struck me was an old man sitting and reading, perfectly visible through a picture window on one of the upper floors of a modern building – perhaps a care home. The contrast between the almost total darkness of the street we were driving along and the warmth, the light, the peace that reigned behind that pane shook me.

    If only one could summon at will that mental state of keen attention, of heightened sensitivity to one’s surroundings, that impression of the real.

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  • L'hôpital central / Central hospital

    FRANÇAIS

    Après l’avoir amenée à l’hôpital central et confiée aux médecins, je patiente plusieurs heures, assis, sans rien faire, dans la salle d'attente. Je me sens bien ; non pas en dépit des circonstances et de l'endroit, mais à cause d'eux. Ma mère a travaillé toute sa vie dans un hôpital et j'aime me retrouver dans ce décor, avec ses odeurs. En face moi, un homme d'âge mûr pleure.

    ENGLISH

    After taking her to the central hospital and entrusting her to the doctors, I wait for several hours, sitting idly in the waiting room. I feel fine, not despite the circumstances and the place, but because of them. My mother worked in a hospital her whole life, and I like being in this setting, with its smells. Across from me, a middle-aged man is crying.

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  • Blanchisserie de Malzéville

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    Photo par "Dadou Jones"

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  • Cyprès / Cypresses (2005)

    FRANÇAIS

    Je marche dans les rues. La pluie, l'ennui. Moins de souvenirs et d'émotion à chaque nouvelle visite. Pour ainsi dire : plus rien. La ville que j'ai connue dix ans auparavant n'est plus qu'un paysage imaginaire dont je dois me contenter. La fac de Lettres, ses Che Guevara crasseux qui vendent des légumes dans des cageots devant le grand amphi. Les murs taggés, partout, de slogans puérils. Je repars en revoyant des images de promenade nocturne sur le campus, avec Lydie ; le ciel étoilé, l'herbe sous nos pieds, de hauts cyprès, les barrières au loin. Mais je n'arrive pas à me souvenir si nous l'avons vraiment fait un jour, ou si c'était en rêve.

    ENGLISH

    I walk through the streets. Rain, boredom. Fewer memories, fewer feelings with each new visit. Soon, nothing at all. The city I once knew ten years ago is now just an imaginary landscape I have to make do with. The Humanities faculty, those grimy Che Guevaras selling vegetables from crates in front of the main lecture hall. The walls, covered everywhere in childish slogans. I leave again, recalling fragments of a nighttime walk on campus with Lydie – the starry sky, the grass beneath our feet, tall cypresses, fences in the distance. But I can’t quite remember if it really happened one day, or if it was only a dream.

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  • Cité administrative / Administrative Complex (1998)

    FRANÇAIS

    J'avais accompagné Lydie, un jour, à la Cité Administrative. Un lieu en retrait, presque indevinable depuis la rue, dont j'ai un souvenir labyrinthique et qui m'évoque une fourmilière grouillante. C'est du reste l'impression que me donnent les bureaux en général ; des dédales coupés du monde par des stores à demi-baissés, aux moquettes et au mobilier vieillot qui vous font vous sentir comme perdu dans quelque zone oubliée de l'espace-temps. J'aimais cette ambiance d'oubli dans le travail, d'uniformité, de silence concentré, de lumière artificielle. J'aimais ne pas savoir, ne pas comprendre ce que les gens ici faisaient exactement.

    ENGLISH

    One day, I accompanied Lydie to the Administrative Complex. A secluded place, almost impossible to guess from the street, which I remember as a labyrinth – evoking a swarming anthill. That’s the impression offices tend to give me in general: mazes cut off from the world by half-lowered blinds, with old carpets and outdated furniture that make you feel lost in some forgotten pocket of space-time. I liked that atmosphere of work-induced oblivion, of sameness, of concentrated silence, of artificial light. I liked not knowing, not understanding what exactly people were doing there.

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  • Tout pervertir / To pervert everything

    FRANÇAIS

    Nous sortons acheter de l'alcool dans l'épicerie que tiennent nuit après nuit des arabes sur la place de la gare. Elle ne s'est que partiellement rhabillée, et sous son haut de gaze noire transparente, ses seins nus sont parfaitement visibles. Nous en avons conscience tous les deux au moment où nous entrons. Cette exhibition constitue le but de notre expédition au moins autant que le prolongement de notre ivresse. Puis nous échouons à la « Place », où nous n'étions pas retournés ensemble depuis la nuit même de notre rencontre, et où j'avais su immédiatement que ma vie allait désormais dépendre d'elle. L'endroit est bondé et nous sommes assis à une longue table au milieu d'inconnus. Une fille brune me sourit, et dans le léger abrutissement de cette nuit de sexe et d'alcool j'envisage un instant de lui proposer de nous raccompagner à l'hôtel. Puis je la reconnais comme la dernière voisine que j'avais eu lorsque je vivais seul. Nous nous saluions à l'époque sans que je n'ose l'aborder, alors qu'il me semblait lui plaire, à sa façon déjà de me sourire quand nous nous croisions dans la cage d'escalier ou dans d'autres boîtes de nuit. Et je rêvassais à ce qui pourrait naître entre nous. Des éléments du présent et du passé se mélangent, semblant donner une sorte d'éternité aux choses, et tout réconcilier – mais je comprends ensuite qu'il ne s'agit que de tout revivre pour tout pervertir.

    ENGLISH

    We go out to buy alcohol in the grocery store run night after night by Arabs on the station square. She's only partially dressed, and under her transparent black gauze top, her bare breasts are perfectly visible. We're both aware of this as we enter. This exhibition is at least as much the goal of our expedition as it is the continuation of our intoxication. We end up at that nightclub called "The Place", where we hadn't been together since the night we met, and where I knew immediately that my life would depend on her from now on. The place is packed and we sit at a long table among strangers. A dark-haired girl smiles at me, and in the slight daze of this night of sex and alcohol I consider for a moment offering her a lift back to the hotel. Then I recognize her as the last neighbor I'd had when I lived alone. Back then, we'd say hello to each other, but I'd never dare approach her, even though I thought she liked the way she smiled at me when we met in the stairwell or in other nightclubs. And I daydreamed about what might come between us. Elements of the present and the past blend together, seeming to give things a kind of eternity, and to reconcile everything – but then I understand that it's all about reliving everything in order to pervert it.

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  • Rue Jeanne d'Arc

    FRANÇAIS

    Façades grises, sans ornement. Portes métalliques laissant deviner, à travers leurs vitres opaques, des couloirs d'entrée plongés dans une demi-pénombre. Certains numéros de rue sont grossièrement peints à même les murs. Gouttières rouillées. D'autres portes, encore, en bois, à la peinture écaillée et aux vitres minces, recouvertes de poussière. Sur la façade d’un immeuble, une verrière laisse voir un genre de salon au premier étage, aux couleurs absurdement vives, vulgaires, surgies des années 70. Des placards fermés par de long rideaux oranges et mauves. Des plantes artificielles.

    (Tout n'est que syphilis)

    ENGLISH

    Gray, unadorned facades. Metal doors hinting, through their frosted glass, at entrance hallways bathed in semi-darkness. Some street numbers are roughly painted directly onto the walls. Rusty gutters. Other doors, made of wood, with peeling paint and thin, dust-covered panes. On the facade of one building, a glass canopy reveals a kind of living room on the first floor, with absurdly bright, vulgar colors reminiscent of the 70s. Cabinets closed with long orange and mauve curtains. Artificial plants.

    (Everything is syphilis)

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  • Inondations

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  • Mondes noirs / Black worlds

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    FRANÇAIS

    « À force de ne vouloir voir que les restes, ton territoire se rétrécit, et un jour tu te rends compte que tu ne te promènes plus que dans les allées horribles qui séparent les arrières des petits immeubles du port intérieur. Tu ne vas plus dans les ruelles, ou plutôt tu les parcours comme un simple début prometteur de chemin, jusqu'au moment où tu peux t'enfoncer entre les murs, dans des canyons répugnants, surchargés de climatiseurs rouillés, de tuyaux infâmes et de déchets. [...] Tu es à présent une forme animale qui marche sans but dans un paysage de couloirs sales. [...] Tu avances lentement entre deux parois rapprochées, verdies ici et là par des reliquats de peinture ou de moisissure, et à mi-hauteur comme enduites d'une crasse graisseuse. Les fenêtres sont inexistantes, ou alors il s'agit d'anciennes fenêtres, grillagées, condamnées, n'ouvrant sur aucun espace habitable, fermées de briques sales, ou ouvrant sur des taudis improbables que protègent une deuxième couche, une troisième couche de grillage. Des mondes noirs. »

    (Antoine Volodine, Macau)

    ENGLISH

    « By insisting on seeing only the remnants, your territory shrinks, and one day you realize you’re walking only through the dreadful alleys that run behind the small buildings of the inner harbor. You no longer go into the narrow streets – or rather, you move through them as if they were just the promising beginning of a path, until you can slip between walls, into repugnant canyons crammed with rusted air conditioners, vile pipes, and trash. [...] You are now an animal form, wandering aimlessly through a landscape of filthy corridors. [...] You move slowly between two narrow walls, green in places with remnants of paint or mold, and at mid-height, coated in a greasy grime. There are no windows – or if there are, they’re old ones: barred, sealed off, opening onto no livable space, bricked up with filthy stone, or leading into improbable slums protected by a second, a third layer of mesh. Black worlds. »

    (Antoine Volodine, Macau - personal translation)

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